Formation, coaching et consultation en gestion artistique et créative

Aristide Gagnon, le grand père du bronze au Québec

Aristide Gagnon dans son atelier.  Crédit photo: Isabelle Houde Photographe

Aristide Gagnon dans son atelier. Crédit photo: Isabelle Houde Photographe

Dehors, le temps est lourd et gris, mais en ouvrant la porte de son atelier-fonderie, le peintre et sculpteur Aristide Gagnon nous accueille avec le regard lumineux d’un jeune enfant, bien qu’il vienne de célébrer ses 83 ans.

À l’intérieur, il fait soleil. De grands tableaux abstraits habillent les vieux murs de brique de la fonderie. D’intrigantes sphères de bronze sculptées par l’artiste, arborent des reliefs variés dont plusieurs évoquent des éléments organiques. De magnifiques cloches, toujours en bronze, sont suspendues au centre de la pièce du rez-de-chaussée, tandis que la riche fenestration des lieux jette une lumière mettant parfaitement en valeur les patines et les textures des œuvres de l’artiste. L’ensemble confère à l’atelier chargé d’histoire, une atmosphère qui se rapproche du sacré.

Des œuvres de l'artiste Aristide Gagnon à son atelier-fonderie.  Crédit photo:  Isabelle Houde Photographe

Des œuvres de l’artiste Aristide Gagnon à son atelier-fonderie. Crédit photo: Isabelle Houde Photographe

Originaire de la Vallée de La Matapédia, c’est en 1948 qu’Aristide Gagnon vient s’établir dans la ville de Québec et débute la peinture. De 1952 à 1956, il fréquente l’École des beaux-arts de Québec.

« C’est pendant mes études que j’ai vraiment commencé à vivre de mon art. Je faisais des petites illustrations avec des vues de la ville et je vendais ça 10$ chez des marchands de matériel artistique car il n’y avait pas encore de galeries d’art à Québec, dans ce temps là. Aujourd’hui, ça peut paraitre bizarre de dire que je vendais des aquarelles à 10$, mais comme je payais mon loyer 35$ chauffé par mois, je vendais assez dans un été pour passer mon hiver.»

Dès la fin des années 40, l’académisme dans l’art québécois est bousculé, suite à la publication du Refus global par les Automatistes et, au milieu des années 50, par le manifeste des Plasticiens.

« Curieusement, ces mouvements ne touchaient pas beaucoup les peintres de Québec. »

En riant, Aristide raconte avoir demandé à Jean Paul Lemieux, qui fût son professeur aux Beaux-arts, s’il considérait le Refus Global comme important et ce dernier aurait répondu : « Bah non ».  Amusant quand on sait, aujourd’hui, la place qu’occupent ces mouvements dans l’histoire de l’art au Québec.

Vue de l'atelier de l'artiste Aristide Gagnon.  Crédit photo: Isabelle Houde Photographe

Vue de l’atelier de l’artiste Aristide Gagnon. Crédit photo: Isabelle Houde Photographe

En 1958, Aristide remporte le plus prestigieux prix pour l’époque, le 1er Prix en Peinture au Concours National du Québec.

« Il fallait qu’on présente des œuvres non signées car le jury ne devait pas être influencé par le nom de l’artiste, ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’hui, selon moi. Ça se passait au Musée du Québec (aujourd’hui le Musée National des beaux-arts du Québec) et là, devant tout le monde, on signait nos tableaux. C’était médiatisé à travers tout le Canada. Trois mois après, j’avais encore une couverture médiatique. Là, les galeries de Montréal, de Toronto et ailleurs me contactaient pour m’offrir des expositions. »

L’artiste reçoit tant de demandes qu’il doit en refuser plusieurs.

«Ça me faisait peur car je me disais: j’commence et je n’ai rien, je ne suis pas pour montrer ce que j’ai fait aux beaux-arts, mes dessins de nus, etc., c’était beaucoup trop académique. »

À partir de 1960, c’est la Galerie Zanettin de Québec qui représente l’artiste aux côtés d’autres peintres tels qu’Edmund Alleyn, Jean Paul Lemieux et Albert Rousseau et ce, jusqu’au décès de son propriétaire en 1989.

« Mes œuvres se vendaient très bien. Gérard Zanettin me conseillait sur les bonnes pièces à présenter à la galerie. Il était autodidacte mais avait une vision et beaucoup de crédibilité auprès des collectionneurs.

Au premier vernissage, 800 personnes s’étaient déplacées pour l’évènement. J’avais tout vendu! En plus, les critiques avaient été très bonnes.

Je lui réservais mes œuvres, mais il ne m’empêchait pas d’exposer à Montréal, Toronto et ailleurs car il savait que c’était bon pour moi et pour lui de le faire.  

J’avais la liberté d’apporter des changements au niveau de ma production et parfois, c’était radical. Par exemple, en 1967, j’avais pris un virage vers l’abstraction et il y a des gens qui m’ont « disputé ».   Y’a une femme qui collectionnait mes œuvres et elle m’a dit : vous là, je ne vous aime plus! J’ai répondu : moi j’vous aime encore. Et j’ai tout vendu ce que j’avais exposé quand même.

Après la mort de Zannetin, je suis allé dans d’autres galeries, mais ça n’a pas bien été. Y’en a qui ont essayé de m’exploiter. Y’en a plusieurs des artistes qui se font exploiter… »

Aristide Gagnon dans son atelier.  Crédit photo:  Isabelle Houde Photographe

Aristide Gagnon dans son atelier. Crédit photo: Isabelle Houde Photographe

En 1970, Aristide Gagnon fait la découverte de la sculpture, ce qui le mène à acquérir sa fonderie actuelle.

«Mon fils voulait faire de la sculpture en pâte à modeler…il devait avoir 5 ou 6 ans. Je me souviens, il avait fait un petit pingouin et moi, un petit phoque. Je lui ai dit : veux-tu que papa te le coule en plâtre? Il m’a répondu oui. J’ai dis : ok, quand tu vas revenir de l’école, tu vas l’avoir en plâtre. J’ai fabriqué un petit moule et je lui ai coulé ça en plâtre. Ensuite, j’ai passé 2 ans à faire des tests avec divers métaux sur des petites pièces.

Puis, j’ai utilisé des moules plus résistants qui pouvaient prendre le bronze. J’ai fait des recherches et là, je suis venu ici pour les faire remplir…c’était une fonderie. Les employés y travaillaient pour une grosse compagnie de papier; ils coulaient d’immenses pièces d’engrenages pour de la mécanique d’industrielle. Ils trouvaient ça bien drôle de me voir arriver avec mes « bébelles ».

Au bout de 2 ans à faire ça, ils m’ont dit : vous devrez maintenant aller à Lévis parce qu’ici, on ferme et ça va être démantelé.

J’ai décidé d’aller voir les propriétaires et ils m’ont fait un prix. J’ai donc acheté tout le matériel sur place, mais à ce moment, j’étais toujours un locataire. Un an plus tard, je suis retourné les voir et, avec un autre partenaire, nous avons acheté la bâtisse. Après quelques années, l’autre a décidé de quitter et il m’a finalement vendu sa part. »

En 2013, lors d’un vernissage au Musée du Bronze à Inverness, Aristide Gagnon a publiquement été présenté comme le grand-père du bronze au Québec.

« Oui, c’est parce que Gérard Bélanger est venu travailler ici, avec moi. Je lui avais dit : je ne ferai pas tes pièces, mais si tu veux, je te montrerai comment. Il voulait lancer une fonderie d’art à Inverness et, au bout de 6 ou 7 ans, il s’est senti mûr pour démarrer son projet. Pendant 2 ans, j’ai également participé à la mise sur pieds du musée. Je trouvais que Gérard avait du talent. Si ça avait été un empoté, je n’aurais jamais voulu travailler avec (rires). Et puisque lui c’est le père du bronze, alors moi je dois être le grand-père (rires). »

En 2010, le Centre culturel Yvonne Bombardier a présenté au public, une rétrospective de la carrière d’Aristide Gagnon incluant une cinquantaine de ses tableaux et une cinquantaine de ses sculptures de bronze. Aux dires de l’artiste, il s’agit de sa plus remarquable exposition à ce jour.  « Ce fût extraordinaire et toute leur équipe a été d’un accueil des plus chaleureux. » ajoute Monsieur Gagnon.

Aujourd’hui, on retrouve plusieurs des œuvres du peintre et sculpteur dans différentes collections publiques et privées à travers le Québec, le Canada, les États-Unis et l’Europe.

Les intéressés peuvent observer certaines de ses sculptures publiques, notamment devant l’Hôtel Belley, au Parc Durocher et au Parlement de Québec, mais aussi au Parc Lavigerie à Sainte-Foy et à la Place Mercantile de Montréal, pour ne citer que ces quelques lieux.

En parlant de l’évolution de sa démarche de création, l’artiste explique qu’après avoir peint de l’abstraction pure pendant de nombreuses années, sa dernière série de tableaux laisse à présent émerger de son univers abstrait, des éléments figuratifs. Inspiré par la citation de Démocrite : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité », Aristide Gagnon raconte que le point de départ à cette nouvelle figuration est, bien souvent, une tache de couleur appliquée d’un geste libre qui lui suggère les images qu’il devra ensuite faire ressortir du tableau.

« J’aime produire et m’exprimer, c’est toujours très présent en moi. Mon travail est très spontané et intuitif. Pour moi, il y a toujours une part de mystère dans la création. On ne peut pas tout saisir dans un tableau et dire pourquoi il nous parle ou nous émeut à ce point. Si on le savait, on pourrait faire une recette pour que ça se produise à chaque fois. »

Vue de l'atelier d'Aristide Gagnon.  Crédit photo:  Isabelle Houde Photographe

Vue de l’atelier d’Aristide Gagnon. Crédit photo: Isabelle Houde Photographe

Après 60 ans de carrière à vivre de son art, Aristide Gagnon a-t-il encore des rêves à réaliser?

Il semble peser ses mots et sur un ton rempli d’humilité, il répond :

« C’est certain que si on m’offrait une exposition dans un grand musée, ça serait agréable pour moi, mais je n’ai jamais travaillé pour la gloire, ça c’est définitif. Le bonheur, il faut que tu l’aies en toi. Moi, je suis très content d’avoir cet immense atelier là. »

 www.aristidegagnon.com

Pendant l'entrevue avec Aristide Gagnon.  Crédit photo: Isabelle Houde Photographe

Pendant l’entrevue avec Aristide Gagnon. Crédit photo: Isabelle Houde Photographe

Entrevue réalisée par Caroline Houde

Texte paru dans BAZZART, Vitrine sur les arts et la culture, volume 8, numéro 1 (mars 2014)

Copyright © 2014 Caroline Houde  (Photographies Isabelle Houde)

7 réponses à “Aristide Gagnon, le grand père du bronze au Québec”

  1. Jerome Morissette

    MERCI Caroline pour ce très bon article…Aristide est encore jeune de coeur…

    Envoyé de mon iPad

    >

    Réponse
  2. Hélène Paulette

    Je me demande pourquoi ce silence au-sujet de Lewis Pagé (l’autre), qui a eu plus d’importance que n’en laisse paraître Aristide Gagnon….

    Réponse
  3. Laval Tremblay Chicoutimi

    Bonjour ou plutôt bonsoir
    Je viens de voir le reportage sur M Gagnon
    J ai été impressionné par la personne elle meme et son oeuvre

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Le HTML de base est permis. Votre adresse email ne sera pas publiée.

S'abonner à ce flux de commentaires par RSS

%d blogueurs aiment cette page :