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Francine Noël – Donner à voir l’art

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Francine Noël dans son atelier de Limoilou.  Crédit photo: Jean Robitaille

Situé à Québec, l’atelier de Francine Noël regorge de lunettes, d’écorces d’arbres, de ressorts, d’une multitude de matières naturelles et d’objets récupérés qu’elle accumule en attendant de les transformer en véritables objets d’art.  Issues de son imaginaire foisonnant, ses œuvres figuratives et résolument ludiques évoquent les banalités de notre quotidien, mais aussi les problématiques émergeant de l’obsolescence et de notre promptitude à jeter.   À l’occasion de l’exposition « Les Combines », un collectif d’artistes à la fibre écologique auquel elle se joint jusqu’au 30 octobre, cette créatrice multidisciplinaire nous parle de son parcours et de sa vision parfois en marge de l’institution artistique.

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Après avoir étudié en arts et lettres au Cégep, Francine Noël, se dirige vers la composition musicale à l’Université Concordia, à Montréal, où elle complète un baccalauréat.  De détour en détour, l’artiste originaire de Longueuil emprunte enfin, en autodidacte, la voie des arts visuels qui l’attire depuis son jeune âge, mais qu’elle évite longtemps sur les recommandations de son père.

« Il a toujours pensé que je ne devais pas aller en art visuel pour me concentrer sur les sciences.  J’étais bonne en mathématique alors pour lui, ça allait de soi.   Mon père aimait l’art, mais il croyait que pour vivre, ça ne marcherait pas. »

Un jour, ses sœurs viennent jeter un œil à ses travaux en peinture et, en constatant son fort potentiel, l’ainée de la famille décide de convaincre leur père du talent évident de Francine et de sa place dans le milieu des arts visuels.

«C’est avec  mon œuvre La voie lactée que tout a commencé.  J’ai réalisé ce tableau en 1989.  C’était le début de ma recherche en peinture à l’étampe.   Après avoir vu cette œuvre, ma grande sœur a fait comprendre à mon père que j’allais les beurrer mes toasts.  Pour m’encourager, il m’a acheté cinq tableaux.»

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La Voie lactée.  Peinture à l’étampe par Francine Noël.  Les étoiles sont représentées par des pintes de lait et la nébuleuse est constituée de laitiers.  Crédit photo: Francine Noël.

En plus d’explorer la peinture à l’étampe qu’elle grave préalablement dans le caoutchouc, Francine apprend la sérigraphie et pratique même la vannerie.  À partir de 2000, année où elle s’installe dans la ville de Québec, elle commence à réaliser des bas-reliefs en utilisant des écorces d’arbres.

Agir contre l’obsolescence

En 2005, c’est le début de son travail en sculpture à partir d’éléments recyclés, un mode d’expression qu’elle privilégie encore à ce jour.  Son indignation face à l’aberrante pratique de l’obsolescence programmée, un terme référant aux techniques utilisées par de nombreux fabricants pour réduire la durée de vie d’un produit et encourager la consommation d’une version plus récente, agit comme l’un des moteurs de son travail en sculpture.    Après être tombés en désuétude, un grand nombre de pièces et d’objets de toutes sortes retrouvent ainsi une nouvelle vocation entre les mains de l’artiste.

« Lorsque je me promène quelque part, disons que j’aime avoir des poches (rires).  Par exemple, j’ai ramassé beaucoup d’écorces et j’ai travaillé avec ça.  J’ai des bacs pleins d’écorces.  Dès que j’ai l’impression que la matière a un potentiel, j’ai le goût d’en faire quelque chose. »

À l’emploi de Postes Canada pendant plusieurs années en tant que factrice, Francine Noël a d’ailleurs souvent profité de ses tournées de distribution du courrier pour remplir ses poches, au passage, de trésors trouvés sur son parcours.

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Jacky in the book par Francine Noël.  Crédit photo: Francine Noël.

Recycle-art ou art populaire?

« Je me présente comme une artiste du recycle-art, mais le fait que certaines personnes m’associent à l’art populaire m’ouvre des portes.  En arts visuels, j’ai beaucoup appris sur le tas.  C’est un peu l’idée d’un artiste populaire dans un sens.»

En 2008, l’auteur Adrien Levasseur[1], considéré comme un spécialiste de cette forme artistique, a tenu à présenter le travail de Francine Noël dans son premier tome de l’ouvrage  Sculpteurs en art populaire du Québec. [2]  Selon Levasseur,  l’art populaire doit correspondre à certains critères spécifiques.  Il doit notamment être un art intuitif, spontané, fait à la main par un autodidacte, unique et dégageant une certaine naïveté, ce qui correspond parfaitement au travail de Francine.  Cette reconnaissance l’amène notamment à participer à des expositions consacrées à l’art populaire, dont « Un art qui fait sourire », présentée au Musée régional de la Côte-Nord, à Sept-Îles, en 2011.

En 2015, Levasseur présente un troisième volume  intitulé L’art populaire dans le paysage québécois, dans lequel il souligne à nouveau la qualité exceptionnelle du travail de Francine.

Une fascination pour les lunettes

À huit ans, Francine Noël débute une collection de lunettes.  Dès qu’une personne de son entourage se voit dans la nécessité de les changer, elle ajoute une nouvelle paire à son assortiment.  Rapidement, elle est subjuguée par les effets déformants obtenus en plaçant différents verres correcteurs devant un miroir.

« C’est ça qui me fascine.  C’est de regarder à travers la prescription, la correction de la vue de quelqu’un d’autre.

Quand j’étais petite, j’avais environ 11 ans, j’apportais des sous pour prendre des photos  avec des lunettes de ma collection dans les photomatons.  Je les changeais et je ne voyais rien avec toutes ces prescriptions différentes.   Pour moi, c’était ça la belle vie (rires)!  J’étais une petite fille bien solitaire mais fascinée par tout ce qui était visuel.»

Aujourd’hui, plusieurs de ses œuvres sont conçues en utilisant des lunettes qu’elle continue de récupérer.

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La Ponte par Francine Noël.  Œuvre réalisée avec des verres de lunettes.  Crédit photo: Francine Noël.

Des doigts de fée

 « Une des premières choses que j’ai apprise en création, c’est la couture.  À onze ans, j’ai dessiné et réalisé mon premier vêtement.  Longtemps, je me suis habillée au complet, je ne m’achetais pas de vêtements.  Je confectionnais même mes manteaux d’hiver.

J’ai d’ailleurs gagné ma vie pendant une période à faire de la couture.  Au Cégep, j’acceptais des contrats « on the side » pour me faire de l’argent.  J’ai aussi eu des commandes de création.  J’ai notamment habillé un travesti pendant un bout de temps et j’ai fait des reproductions de vêtements anciens pour d’autres.   Finalement, j’ai décidé de faire uniquement ce que j’avais envie et là, je me suis mise à réaliser plein de costumes, dont un de timbre (rires).  En l’enfilant, je prends la place de la reine.  J’ai même déjà manifesté en tant que facteur habillée en timbre. »

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Francine Noël dans son costume de timbre.  Crédit photo: Luc Vallières.

Exposer, de bar en musée

Depuis la fin des années 1980, Francine a présenté ses œuvres à de multiples reprises à travers la province, tant dans des maisons de la culture et des centres en art contemporain que dans des musées et même des bars.

 « J’aime exposer.  À un moment donné, il y avait des œuvres partout à la maison et mon chum m’a dit : là, ça n’a plus de bon sens, il faudrait que tu les montres.  À ce moment là, ce n’était pas pour les exposer que je les faisais.  C’était plutôt parce qu’il y avait des choses que je n’étais pas capable d’exprimer avec des mots.   Donc au début, j’ai commencé à exposer dans les bars et ça m’a fait plaisir parce que les gens réagissaient bien à mes œuvres.

Ce n’est pas toujours évident d’entrer dans le milieu institutionnel de l’art.  Quand j’expose dans un endroit comme le Fou Bar[3] par exemple, mes œuvres circulent et sont vues.  Des fois j’ai l’impression que certaines personnes sont encore rébarbatives  à entrer dans les galeries d’art actuel.  Plusieurs ont  l’impression que c’est un circuit fermé, tant pour l’amateur d’art que pour l’artiste.  Dans un bar, il y a des personnes qui sont là pour prendre une bière et qui ne seraient pas allées dans une galerie.  Un artiste m’a déjà demandé pourquoi j’exposais là, insinuant que ça ne donne rien de bon dans mon cv.  Je ne suis pas d’accord parce qu’il y a plein de nouvelles personnes qui ont vu mon travail et qui m’ont acheté des œuvres à cet endroit.   Après, peut-être qu’elles vont se mettre à aller dans des galeries et peut-être pas, mais je crois que l’art est pertinent partout.  Que ce soit sur le coin de la rue ou en allant manger des « toasts » dans un resto, c’est intéressant de voir des créations artistiques.»

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Seventine par Francine Noël.  Crédit photo: Francine Noël.

Les appels de dossiers; d’hier à aujourd’hui

Pour bien des artistes, préparer, rédiger et envoyer son dossier pour répondre à des appels de candidatures constitue une tâche qui n’a rien d’une partie de plaisir, surtout que les refus peuvent être fréquents.  Néanmoins, il s’agit d’une nécessité pour tout créateur en art visuel visant la professionnalisation et la reconnaissance de ses pairs, ce qui est aujourd’hui le cas de Francine.

« J’en ai tellement envoyé des dossiers!  Des fois, quand tu essuies plusieurs refus de suite, c’est un peu déprimant, mais j’ai un bon « spring » à ce niveau là.  Je me dis, ok, on recommence, on essaie ailleurs.  Et j’ai été chanceuse.   Mon travail est, somme toute, bien accueilli.»

Après avoir connu l’époque, pas si lointaine, où les artistes devaient envoyer leurs dossiers avec des diapositives par la poste, Francine considère que la tâche est aujourd’hui grandement facilitée par les avancées technologiques.

« Aujourd’hui, c’est de la « p’tite bière » d’envoyer des dossiers.   Avant, tu prenais ton 36 poses, tu allais porter le film dans un centre de photos et tu attendais les résultats.   Quand tu recevais enfin tes diapositives, tu pouvais découvrir qu’elles étaient très moches.  Là, tu devais tout recommencer (rires)!  Avec le numérique, c’est tellement simple, il n’y a pas d’attente.  Tu vois tout de suite si c’est bon ou pas.  Oui, ça simplifie beaucoup!

Maintenant, c’est l’aisance.  Je réalise mes photos et mes affiches, j’écris mes textes et je peux tout faire de A à Z.  Des fois, je me dis qu’il doit y avoir moyen de faire plus simple, mais j’aime ça et j’ai toujours aimé écrire.  C’est certain que lorsqu’il y a trop de refus de suite, je commence à douter, mais en même temps, il y a un bon équilibre entre les projets qui sont acceptés et ceux qui sont refusés. Il y a aussi des gens qui aimeraient que je revienne et ça, c’est rassurant.  Alors on se dit : c’est correct on continue. »

Initiation à la fonderie d’art

Vers la fin de l’année 2014, Francine Noël s’initie à la fonderie d’art auprès de l’artiste Aristide Gagnon, un pionnier du bronze d’art au Québec, toujours actif dans le domaine à près de 86 ans.

« Je ne suis pas une personne qui avance toujours en ligne droite, mais je sais d’expérience que  les détours sont parfois très intéressants et enrichissants.  Tu vois, je n’avais pas prévu d’apprendre la fonderie d’art.  Je voulais simplement visiter l’atelier d’Aristide Gagnon.   Finalement, une fois sur place, ça m’a fait un gros wow!  Alors lorsqu’il m’a demandé si ça m’intéressait d’apprendre, c’est certain que j’ai accepté!  Mais à la base, ce n’est pas une chose à laquelle j’avais pensé.  Je suis vite devenue amie avec Aristide.  Tu sais comme c’est une belle personne.  Il est généreux et il a de la répartie.  J’ai vite été  à l’aise avec lui, surtout avec la façon qu’il a de sourire à la vie.  C’est l’fun d’être en compagnie d’une personne comme ça.  C’est quelqu’un que j’aime beaucoup. Ce qu’il m’apprend est vraiment précieux et je l’incorpore déjà à mon recycl’art.  Il y a tellement de façons d’aborder les arts visuels.»

Partager l’art et le donner à voir

« J’ai juste envie de partager mes œuvres et il me semble que toutes les avenues pour le faire ouvrent leurs portes.  Ça n’ouvre pas nécessairement la porte d’un musée, mais ça va rejoindre du monde et c’est ce qui compte à mon avis.   Je crois qu’il serait ridicule de bouder des opportunités de rejoindre de nouveaux publics, sous prétexte que ça puisse nuire à la reconnaissance institutionnelle de l’artiste.   En création comme en diffusion, il ne faut pas avoir peur de sortir du cadre. »


Jusqu’au 30 octobre 2016,  venez admirer les œuvres de Francine Noël et celles de Claire Bienvenue, Hélène Larouche, Denise Deschênes et Éric Nadeau lors de l’exposition collective Les Combines, à la salle Jean Paul-Lemieux de la bibliothèque Étienne-Parent, 3515, rue Clemenceau. Vernissage le 6 octobre, à 17h.  Informations : ICI

Visitez le site web de Francine Noël en cliquant : ICI


Sources:

[1] Adrien Levasseur, ambassadeur de l’art populaire au Québec : http://www.artpopulaire.com/fr/mon-cheminement/index.php

[2] LEVASSEUR, Adrien, Sculpteurs en art populaire du Québec. Les Éditions GID. Québec 2008. 243 pages.  Un deuxième tome a également été publié.

[3] Bar situé depuis plus de 30 ans sur la rue Saint-Jean, à Québec.  Site web : http://www.foubar.ca/

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