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Développer l’offre culturelle en milieu rural – Entrevue avec Emmanuelle Breton

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L’artiste Emmanuelle Breton.  Crédit photo: Carl-Dave Lagotte

Le développement des arts et de la culture en milieu rural fait partie des causes chères à l’artiste professionnelle Emmanuelle Breton.  Après avoir complété un baccalauréat en arts visuels et des études de 2e cycle en édition de livres d’artistes à l’Université Laval, Emmanuelle a quitté la ville de Québec pour s’installer dans sa maison-atelier du Lac-Etchemin, son village natal situé dans la région de Chaudière-Appalaches.  Depuis plusieurs années, elle y œuvre en tant que consultante pour divers organismes et institutions du secteur culturel et contribue, avec une énergie hors du commun, à améliorer les conditions de diffusion et de promotion des arts visuels dans son milieu.

Tant à travers sa démarche de création que dans ses interventions en développement culturel, les questions touchant la ruralité sous ses différents aspects apparaissent comme un leitmotiv pour l’artiste.   Spécialisée en estampe contemporaine, son travail artistique a été exposé à maintes reprises à travers le Québec et ses œuvres sont présentes dans de nombreuses collections d’entreprises et privées.  Avec générosité, Emmanuelle Breton nous parle des réalités et des défis qui accompagnent le développement de l’offre culturelle en région.

 

Être artiste en région

Même si une grande majorité d’artistes professionnels choisissent de vivre dans les grands centres urbains ou en périphérie, plusieurs d’entre eux optent pour s’établir à la campagne, constituant ainsi de précieuses ressources pour améliorer l’offre de services culturels en région.  De plus en plus favorisée par l’élaboration et la mise à jour de politiques culturelles, la création en milieu rural s’avère un mode de vie prisé par plusieurs qui y voient une précieuse source d’inspiration.  D’autres facteurs, non négligeables, attireraient également les artistes.  Entre autres, le coût de l’immobilier qui est souvent moindre, mais aussi, la disponibilité de vastes espaces pour créer.[1]

« En région, nous avons souvent des sculpteurs parce qu’ils ont de l’espace, ce qui n’est pas toujours possible dans les grands centres.  Et nous savons maintenant, avec les nouvelles technologies, que nous pouvons beaucoup plus facilement envoyer des dossiers de projets artistiques un peu partout.  Donc, la distance est moins problématique qu’avant et nous avons des artistes de très haut calibre qui viennent vivre en milieu rural.  Le problème est que souvent, ils ne sont même pas connus des citoyens de leur région puisqu’ils y exposent rarement, en raison notamment du manque de lieux de diffusion de calibre professionnel. »

Selon l’auteur Claire Delfosse, les disparités rural-urbain en matière de culture susciteraient même, chez certains acteurs culturels en région, un sens de l’innovation et de l’inventivité, ce qui expliquerait une partie de l’intérêt croissant des artistes pour le milieu rural.[2]

 

S’adapter aux particularités du territoire

Si l’offre culturelle proposée sur le vaste territoire englobant la Beauce et les Etchemins s’épanouit au fil des années, c’est beaucoup grâce à l’implication dynamique de citoyens passionnés tels qu’Emmanuelle Breton. En 2007, l’artiste s’est engagée, avec divers représentants de son milieu, dans la mise sur pied d’un comité culturel et dans l’élaboration d’une politique culturelle.  Depuis, la région a vu naître divers événements artistiques, mais aussi, son premier lieu d’exposition dédié aux artistes professionnels et de la relève.  Pendant deux ans, Emmanuelle s’est affairée à mettre en place l’espace de diffusion et à assurer la gestion et la direction artistique d’un des rares centres d’art de Chaudière-Appalaches.  Le Moulin La Lorraine [3], un joyau du patrimoine bâti de la municipalité de Lac-Etchemin, est aujourd’hui reconverti en un magnifique centre d’art contemporain.

«Lorsque nous avons ouvert le Moulin La Lorraine, j’ai été claire dès le départ.  Pour moi, c’était  important d’établir des standards élevés et de la variété au niveau de la programmation.   Je voulais éviter de présenter un art très traditionnel, que tout le monde connait déjà.  Tout en respectant les traditions, je souhaitais que le public d’ici puisse faire des découvertes.  Par exemple, étant donné que nous sommes situés sur un territoire reconnu pour son importante production de sirop d’érable, un thème traditionnel comme la cabane à sucre pourrait être très intéressant, mais à condition de présenter des artistes qui abordent le sujet de manière à nous surprendre.  Que ce soit à travers de la vidéo, de la performance, etc., ce genre de thématique permet plus facilement d’aller chercher le public en région.» 

En effet, intégrer des préoccupations telles que la proximité, la diversité du public et de l’offre, la dynamique de territoire et de l’environnement dans une démarche de développement culturel faciliterait l’établissement de liens harmonieux avec la population.    Ainsi, il importe de cerner les enjeux liés à l’influence de l’espace et du territoire dans un processus de gestion culturelle, sans négliger la population qui « possède un certain poids décisionnel quant à la viabilité d’un projet et à la qualité de la prestation »[4].

« Au Moulin La Lorraine, la programmation est élaborée pour présenter de la variété.  Nous devons penser aux groupes scolaires, à notre public en général, mais aussi, à ceux qui n’ont pas de connaissances spécifiques en art. 

À chaque année, nous diffusons des expositions plus innovantes pour notre milieu.  Pour l’instant, il n’est pas encore possible de présenter une programmation constituée à 100% d’art actuel et conceptuel parce que nous allons perdre des visiteurs.  Même si le moulin est maintenant ouvert depuis 10 ans, nous avons encore des visiteurs de la région qui viennent pour la première fois et qui ne sont pas familiers avec l’art actuel. Puisque nous avons trois salles d’expositions, nous veillons à présenter simultanément des offres variées.  En région, c’est notre devoir de faire découvrir différentes formes d’art au public et même, de le déstabiliser.  Il faut semer des graines, développer un sens critique et créer l’opportunité d’avoir des discussions autour de l’art.  Les mandats que l’on me donne, c’est souvent ça. »

Rendre les arts visuels accessibles

Une étude menée par le Conseil de la culture des régions de Québec et Chaudière-Appalaches présente les mêmes constats que ceux évoqués par l’artiste Emmanuelle Breton.  Les mêmes enjeux prioritaires y sont soulevés pour développer et mettre en valeur le capital  culturel des territoires ruraux, en périphérie de la région de Québec.   En plus de proposer une offre culturelle de proximité mettant en valeur les caractéristiques propres à chaque communauté, il s’avère primordial d’encourager les organismes existants à élaborer des programmations originales et audacieuses, tout en étant accessibles au plus large public.[5]  Selon Emmanuelle, d’autres organismes de sa région emboitent le pas, avec succès.

«Au Centre culturel Marie-Fitzbach [6] à Saint-Georges, ils développent également une programmation variée car ils ont plusieurs salles d’exposition.  Maintenant, ils font une sélection par jury professionnel, mais ça n’a pas toujours été ainsi.  Avant, les sélections étaient faites par des représentantes du Cercle des Fermières du Québec.  Plusieurs d’entre elles réalisent un travail excessivement intéressant. Toutefois, il s’agit de conceptions d’objets utilitaires impliquant des techniques très traditionnelles et non de créations artistiques.   Là, nous oublions l’aspect innovant, créatif et l’idée ou le concept derrière le travail qui est présenté.  Maintenant qu’il y a un comité de sélection, tout est différent.  Le centre s’est également doté d’un système d’accrochage professionnel.  Tu sais, il y a dix ans, un artiste professionnel ne pouvait pas présenter son travail dans notre région parce que les lieux comme ça n’existaient pas encore.

Aujourd’hui, dans à peu près toutes les régions, il y a des expositions présentées dans les bibliothèques.  Nous savons que les personnes qui fréquentent ces lieux ont déjà une certaine forme de sensibilité à l’art.  Il y a même des bibliothèques qui ont de véritables salles d’exposition et qui sont très bien organisées.  Ça permet de rendre les arts visuels plus accessibles. »

De 2007 à 2014, l’artiste de Lac Etchemin s’est également engagée dans l’organisation et la coordination des premières éditions du Symposium Arts et Rives, une biennale en arts visuels actuels[7] qui se tient dans sa municipalité.  Souhaitant désormais se consacrer davantage à sa propre carrière et production artistique, Emmanuelle a finalement émis le souhait de se retirer du rôle de coordonnatrice.   Pour l’édition de 2016, le mandat a donc judicieusement été confié à l’historienne de l’art Jeanne Couture qui a tout mis en œuvre pour faire de cette manifestation artistique, une grande réussite autour du thème de la ruralité.  Cette fois, c’est en tant qu’artiste exposante et animatrice en médiation culturelle qu’Emmanuelle Breton a participé à l’événement.

Par ailleurs, le succès de nombreuses interventions en médiation culturelle, visant à rendre plus accessibles les arts visuels, semblent obtenir une popularité croissante auprès du public du milieu.  C’est du moins ce dont témoigne également le succès grandissant de Beauce Art : L’International de la sculpture [8], un autre organisme culturel de la région ayant le vent dans les voiles.  Au fil des dix éditions annuelles de cet événement, l’organisme s’est engagé à réaliser un véritable musée à ciel ouvert constitué d’une centaine de sculptures contemporaines, dans un cadre où nature et urbanité se côtoient.  Grâce à un accès gratuit et une programmation axée essentiellement sur la médiation culturelle, des dizaines de milliers de visiteurs assistent aux différentes activités proposées à chacune des éditions, s’étalant sur trois semaines[9].  D’ailleurs, la population locale est ravie de constater que le parcours de sculptures qui voit le jour favorise le tourisme culturel en attirant de plus en plus de visiteurs dans le secteur de Saint-Georges, tout au long de l’année.[10]

Beauce Art-1

Vue sur l’un des espaces aménagés du parcours de sculptures (musée à ciel ouvert) situé au cœur de la Ville de Saint-Georges, aux abords de la rivière Chaudière en Beauce.  Chaque année depuis 2014, une dizaine de sculpteurs du Québec et d’ailleurs viennent réaliser sur place, des œuvres permanentes et accessibles au public dans le cadre de l’International de la sculpture, chapeauté par l’organisme Beauce Art.  Photo: gracieuseté de Beauce Art.

Sensibiliser le public

Si certaines populations du Québec s’inquiètent de l’exode rural, d’autres lieux de villégiature semblent, au contraire, connaitre un essor lié au développement d’offres culturelles favorisant les retombées économiques découlant d’une plus forte attractivité touristique.  Bien que le travail d’intervention visant ces développements puisse apparaitre colossal à plusieurs niveaux[11], l’intensification « des actions de sensibilisation, de connaissance et de reconnaissance des arts[12]» engendre, dans plusieurs cas, des impacts positifs concrets.  C’est du moins ce qu’affirme Emmanuelle Breton.

« Il y a dix ans, lorsque nous avons ouvert le Moulin La Lorraine, il devait y avoir beaucoup de surveillance dans les expositions parce que nous devions constamment expliquer aux visiteurs de ne pas toucher les œuvres.  Il y avait énormément de sensibilisation et d’éducation artistique à faire.  Par contre, ce travail de sensibilisation a porté fruit et maintenant, les visiteurs sont très respectueux des œuvres et de plus en plus ouverts face à différentes formes d’art.  Il y a eu une incroyable évolution.  Tout ça, c’est en grande partie parce que des intervenants culturels ont décidé de doter des lieux de règles professionnelles, qu’ils ont instauré des appels de dossiers avec des sélections par jury composés de pairs, etc.  En dix ans, nous avons fait des pas de géants, vraiment. »


Pour en savoir plus:

  • Visitez le site web d’Emmanuelle Breton en cliquant : ICI
  • Vous êtes artiste sculpteur?  Proposez votre candidature pour participer à Beauce Art: L’International de la sculpture: ICI
  • Découvrez la programmation du centre d’art du Moulin La Lorraine: ICI
  • Découvrez la programmation du Centre culturel Marie-Fitzbach: ICI
  • Besoin d’accompagnement en gestion de projet culturel et créatif?  Cliquez: ICI

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Sources:

[1]Delfosse Claire, « La culture à la campagne », Pour, 1/2011 (N° 208), p. 43-48, 10e par.  En ligne : https://www.cairn.info/revue-pour-2011-1-page-43.htm

[2] Ibid, par. 8

[3] Transformé en centre d’art, le Moulin La Lorraine a été érigé sur une portion des fondations du moulin Beaudoin (1860).  Encore aujourd’hui, le moulin permet d’assister à la transformation du blé en farine. Des visites commentées de la meunerie incluant une démonstration du meunier sont offertes pendant la belle saison.  En ligne : http://www.moulinlalorraine.ca/

[4] Laliberté, Michelle. (2011). «Le développement touristique en milieu rural?  Si on en parlait aux intéressés… ».  Réseau de veille en tourisme, Chaire de tourisme Transat, 5e par.  En ligne :  http://veilletourisme.ca/2011/03/21/le-developpement-touristique-en-milieu-rural-si-on-en-parlait-aux-principaux-interesses/

[5] Conseil de la culture des régions de Québec et Chaudière-Appalaches.  (2014).  « Diagnostic culturel – Région de la Chaudière-Appalaches ».  Recherche et rédaction – Gaétan Hardy, Consultant, p. 11.  En ligne : http://www.culture-quebec.qc.ca/wordpress/wp-content/uploads/2016/06/Diagnostic-culturel-Chaudi%C3%A8re-Appalaches-MARS-2014-Copie.pdf

[6] Centre culturel Marie-Fitzbach : http://www.saint-georges.ca/se-divertir/centre-dart-et-dexposition/

[7]Symposium Arts et Rives : http://www.arts-et-rives.com/

[8] Beauce Art- L’International de la sculpture de Saint-Georges : http://www.beauceart.com/fr

[9] Données fournies par l’organisme Beauce Art.

[10] Tremblay, Odile.  (2016).  « Semer les sculptures sous le ciel beauceron ».  Le Devoir, Montréal, 8 octobre.  En ligne : http://www.ledevoir.com/culture/arts-visuels/481748/semer-les-sculptures-sous-le-ciel-beauceron

[11] Notamment en raison de l’implication souvent moindre des administrations municipales dans le soutien aux arts, à la culture et au patrimoine et le faible nombre  d’organismes de  création et  de production  en  arts et d’entreprises culturelles en région, pour ne citer que ces raisons.  Source : http://www.culture-quebec.qc.ca/wordpress/wp-content/uploads/2016/06/Diagnostic-culturel-Chaudi%C3%A8re-Appalaches-MARS-2014-Copie.pdf

[12] Conseil de la culture des régions de Québec et Chaudière-Appalaches.  (2014).  « Diagnostic culturel – Région de la Chaudière-Appalaches ».  Recherche et rédaction – Gaétan Hardy, Consultant, p. 11.  En ligne : http://www.culture-quebec.qc.ca/wordpress/wp-content/uploads/2016/06/Diagnostic-culturel-Chaudi%C3%A8re-Appalaches-MARS-2014-Copie.pdf


Tous droits réservés. Copyright. © 2017.  Caroline Houde

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