Formation, coaching et consultation en gestion artistique et culturelle

Les arts et la culture au service du développement territorial

 

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Dans le Quartier des Arts, à St-Jérôme (région des Laurentides).  Crédit photo: Caroline Houde

Dans un contexte toujours plus concurrentiel, les territoires sont confrontés à des risques permanents de pertes de leurs activités économiques, en particulier si le niveau de qualification de la main-d’œuvre pour ces activités n’est pas déterminant.  Afin de diminuer ces risques, certaines collectivités se tournent vers la mise en valeur des ressources culturelles et naturelles de leurs territoires en tant que moteur de développement durable.[1]  Si plusieurs municipalités ont compris l’importance et la nécessité d’une telle mise en valeur, il faut se rendre à l’évidence, beaucoup de sensibilisation reste à faire pour éveiller les consciences aux avantages du développement culturel en région.

D’emblée, les pouvoirs politiques estiment généralement que l’innovation et la créativité peuvent aider les territoires à mieux résister à la concurrence.  Toutefois, il semble que la présence d’une main-d’œuvre qualifiée ne suffise plus pour y parvenir.  De plus en plus, le développement des territoires serait également lié à « la capacité de concevoir, produire et commercialiser des produits culturels et des biens symboliques ».  C’est du moins le point de vue de plusieurs géographes et spécialistes de l’aménagement du territoire.[2]  Parmi eux, Bernard Pecqueur avance même que « la culture pourrait être le pétrole de demain » en tant qu’expression de ce qu’un territoire peut offrir de différent par rapport aux autres.[3] 

Toutefois, les propositions artistiques et culturelles doivent être spécifiques (et non génériques) aux territoires, c’est-à-dire conçues à partir de références culturelles propres au lieu, en plus d’impliquer les acteurs locaux.[4]  Il peut s’agir de paysages uniques, d’un patrimoine monumental, de pratiques traditionnelles, de produits du terroir, d’œuvres d’artistes du territoire, etc.  La toponymie s’avère également intéressante à exploiter en tant que ressource puisqu’elle renseigne notamment sur les fondateurs des lieux, ses héros, ses mentalités et autres.[5]   Dans tous les cas, comme l’affirme Kate Oakley, professeure en politique culturelle à l’université de Leeds en Angleterre, plus aucune région, quelle que soit son histoire, sa population ou sa base industrielle ne peut se passer d’un certain centre créatif et culturel.[6] 

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Oeuvre « Source de vie » de l’artiste Don Darby, musée de sculptures à ciel ouvert, Saint-Georges en Beauce.  Crédit photo: Caroline Houde

Par ailleurs, une étude a mis en évidence que les lieux et patrimoines mis en réseau et « matérialisés de façon concrète autour de circuits et de routes », viennent structurer le territoire.[7]   La Route des vins qui rassemble 22 vignobles en Estrie en est un bel exemple.  « Depuis 2006, plus d’une centaine d’entreprises agroalimentaires, de plein air, de culture, des boutiques, des restaurants et des hébergements s’y sont ajoutés.  Ce regroupement d’entreprises vient enrichir le séjour des touristes tout en faisant la promotion de l’industrie vinicole. »[8]  Une belle façon de mettre en valeur les spécificités culturelles du territoire.

Identifier les spécificités culturelles d’un territoire

À ce sujet, Pecqueur précise que les plus petites municipalités ont intérêt à valoriser ce qu’elles sont, à condition de trouver leurs spécificités.  Pour y parvenir, il évoque le concept de « living lab », c’est-à-dire l’idée de regrouper des citoyens, professionnels ou non ainsi que divers acteurs clés d’un territoire afin de rechercher des solutions innovantes aux problèmes, mais surtout, de les identifier.  Pecqueur avance que sans lieu de négociation, certaines sociétés se retrouvent bloquées.  Ainsi, la possibilité et la capacité de briser un statu quo, mais aussi, de remettre en cause certaines idées seraient des facteurs particulièrement favorables au développement.[9] 

En effet, penser différemment peut aider les régions à résoudre leurs problèmes de manière innovante. Pour ce faire, un environnement pluridisciplinaire dans lequel interviennent des acteurs issus de domaines scientifiques, artistiques, politiques et autres est à privilégier.  C’est ce qui peut faire la différence pour un territoire. [10]  Seulement, Pecqueur souligne qu’il existe encore une vision cloisonnée (surtout chez les gouvernements) qui sépare les services, l’industrie et l’économie culturelle.  Selon lui, ce cloisonnement ne correspond plus aux dynamiques socio-économiques actuelles.  Afin que les économies puissent s’adapter et même, survivre à ces changements, une hybridation entre les différents secteurs de l’économie devient nécessaire.[11] 

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La Poterie de Port-au-Persil (Charlevoix).  Crédit photo: Caroline Houde

Le sous-financement de la culture

Selon la spécialiste du marketing territorial Virginie Proulx, pour que la culture contribue au développement de façon durable, elle doit non seulement être financée adéquatement par les pouvoirs publics, mais ceux-ci doivent également investir dans la présentation d’événements culturels à la fois originaux et ancrés au territoire.  En effet, « la différenciation serait plus viable à long terme qu’un succès trop commercial, mais semblable à ce qui est présenté ailleurs ».[12] 

Malheureusement, certaines régions souffrent plus que d’autres d’un piètre financement de la culture.  C’est notamment le cas de Chaudière-Appalaches qui se situe en queue de peloton en matière d’investissements en culture au Québec.  Cette situation contribuerait d’ailleurs à la dévitalisation de la région.[13]  Non seulement on y constate un soutien du gouvernement provincial moindre qu’ailleurs, mais également, une faible participation des municipalités au financement de la culture dans la région.[14] Néanmoins, il faut souligner l’utilisation exceptionnelle des arts et de la culture en tant qu’outils de développement territorial par la municipalité de Saint-Jean-Port-Joli (MRC de L’Islet dans Chaudière-Appalaches).  Certainement un exemple à suivre pour bien des municipalités au Québec.

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Saint-Jean-Port-Joli (Chaudière-Appalaches).  Crédit photo: Caroline Houde

Enfin, les pouvoirs publics doivent comprendre que les effets positifs du développement culturel, bien qu’ils ne soient plus à démontrer, sont parfois « seulement visibles à long terme, ce pourquoi il est difficile de les chiffrer ».  Pourtant, certaines études démontrent « que chaque dollar investi rapporte trois fois plus, parfois jusqu’à sept fois plus d’argent ».  Ainsi, les montants d’argent investis sont généralement rentables, notamment parce que les acteurs du secteur culturel « savent faire beaucoup avec peu ».[15]  De plus, les impacts sur le développement d’un territoire s’avèrent généralement beaucoup plus lents, mais plus durables.[16]  En effet, « des investissements en culture qui semblaient au départ peu rentables ont pourtant souvent engendré des conséquences positives à long terme, que ce soit sur l’identité, l’éducation, la créativité ou l’innovation ». [17] 

La culture comme facteur d’attraction

Selon le docteur en aménagement urbain Richard Florida, un milieu offrant de multiples agréments (dont des propositions culturelles) attirerait la classe créative constituée d’individus très qualifiés, et ce, dans divers domaines.[18] 

Les spécialistes Michel Godet, Philippe Durance et Marc Mousli, auteurs du livre « Libérer l’innovation dans les territoires », abondent dans le même sens.   Selon eux, une « diversité d’activités culturelles animent un territoire et le rendent attractif pour les populations jeunes, éduquées et professionnellement dynamiques ». [19]

Pierre-Antoine Landel et Bernard Pecqueur tiennent également des propos similaires en avançant que les territoires qui accueillent de nouvelles populations ont intérêt à proposer des activités culturelles.  La culture est donc un facteur d’attractivité important, mais les nouveaux arrivants deviennent également des ressources susceptibles d’être mobilisées.[20]

Comme le mentionne justement le géographe Allen J. Scott, pour mettre sur pieds des projets innovants, il importe de collaborer dans « un esprit où les connaissances, les compétences et les talents de chacun sont mis à contribution ».[21]  Malheureusement, les professionnels des secteurs artistiques et culturels sont encore rarement appelés à contribuer de manière concrète dans l’élaboration de stratégies pour un développement territorial durable.

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Salle d’exposition au 2e étage du Centre d’Art de Kamouraska (anciennement un palais de justice de style Second empire, construit en 1888).  Crédit photo: Caroline Houde

En guise de conclusion, l’aménagement du territoire doit désormais être plus imaginatif, créatif et mettre en valeur sa dimension culturelle.  Non seulement la culture aiguise l’image de marque d’une région, mais renforce aussi son identité.  Elle rehausse la valeur des lieux, divertit, éduque, stimule la créativité, contribue au développement économique local et à l’amélioration de la qualité de vie, en plus de créer des emplois.  Enfin, comme le souligne le spécialiste Klaus R. Kunzmann, il y a aussi une réciprocité dans le sens où ces avantages stimulent à leur tour la culture sur un territoire.[22]  Alors, que faut-il de plus pour convaincre de l’importance du développement culturel en région?


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Sources:

[1] Elsa Vivant et Diane-GabrielleTremblay, (2010). L’économie créative : Revue des travaux francophones. Note de recherche de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir (no 10-02), p. 8-9.

[2] Ibid, p. 45.

[3] Bernard Pecqueur, « Territoire, ressource territoriale et proximité selon Pecqueur »,  Partie 1: Les approches spatiales de la créativité,  Territoire, ressource territoriale et proximité : Des notions à connaître, Sous la direction de Diane-Gabrielle Tremblay,  Vidéo (durée : 18 :39 min.).

[4] P.-A. Landel et B. Pecqueur, (2005), « La culture comme ressource territoriale spécifique », UMR PACTE laboratoire territoires, Université Joseph Fournier, Grenoble I, p. 6.

[5] Ibid, p. 4.

[6] R. Comunian, (2011). «Rethinking the Creative City: The Role of Complexity, Networks and Interactions in the Urban Creative Economy ». Urban Studies, 48(6), 1157-1179, p. 2.

[7] P.-A. Landel et B. Pecqueur, (2005), « La culture comme ressource territoriale spécifique », UMR PACTE laboratoire territoires, Université Joseph Fournier, Grenoble I, p. 5.

[8] Site web La Route des vins, Sous la page « La petite histoire de la route des vins de Brome-Missisquoi ».  En ligne : http://www.laroutedesvins.ca/histoire/

[9] Bernard Pecqueur, « L’économie culturelle et le champ créatif de la ville selon Pecqueur »,  Partie 1: Les approches spatiales de la créativité,  L’économie culturelle et le champ créatif de la ville, Sous la direction de Diane-Gabrielle Tremblay,  Vidéo (durée : 18 :42 min.).

[10] R. Comunian, (2011). «Rethinking the Creative City: The Role of Complexity, Networks and Interactions in the Urban Creative Economy ». Urban Studies, 48(6), 1157-1179, p. 3.

[11] Bernard Pecqueur, « Le rôle des décideurs et des gestionnaires selon Pecqueur »,  Partie 3: Les dynamiques spatiales de la créativité,  Les politiques urbaines et la créativité. Sous la direction de Diane-Gabrielle Tremblay,  Vidéo (durée : 18 :04 min.).

[12]Virginie Proulx, (2016), « Les choix d’investissements publics en culture et le développement durable : sous quelles conditions ? ». [VertigO] La revue électronique en sciences de l’environnement, 16(1), p.13.  En ligne via Érudit https://www.erudit.org/en/journals/vertigo/2016-v16-n1-vertigo02678/1037576ar/ (consulté le 26 février 2018).

[13] Lavoie, Marc-Antoine, (2018), « Chaudière-Appalaches, le parent pauvre du financement culturel », Radio-Canada, le 9 mars.  En ligne : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1088079/culture-arts-chaudiere-appalaches-financement (consulté le 12 octobre 2018).

[14] Conseil de la culture des régions de Québec et Chaudière-Appalaches,  (2014),  « Diagnostic culturel – Région de la Chaudière-Appalaches »,  Recherche et rédaction – Gaétan Hardy, Consultant, p. 8-9,  En ligne : http://www.culture-quebec.qc.ca/wordpress/wp-content/uploads/2016/06/Diagnostic-culturel-Chaudi%C3%A8re-Appalaches-MARS-2014-Copie.pdf (consulté le 15 janvier 2018).

[15]Virginie Proulx, (2016), « Les choix d’investissements publics en culture et le développement durable : sous quelles conditions ? ». [VertigO] La revue électronique en sciences de l’environnement, 16(1), p.2.  En ligne via Érudit https://www.erudit.org/en/journals/vertigo/2016-v16-n1-vertigo02678/1037576ar/ (consulté le 26 février 2018).

[16]Ibid, p.5.

[17]Ibid.

[18] S. Darchen et D.-G. Tremblay,(2008), « La thèse de la « classe créative » : Son incidence sur l’analyse des facteurs d’attraction et de la compétitivité urbaine », Interventions économiques, 37, p. 3.

[19] M. Godet, P. Durance et M. Mousli, (2010), « Créativité et innovation », Rapport présenté au ministre de l’Espace rural et de l’Aménagement du territoire, le mardi 18 mai 2010, France, DATAR, Conseil d’analyse économique, Académie des technologies, p. 88.  En ligne, via le site : http://www.ladocumentationfrancaise.fr.

[20] Pierre-Antoine Landel et Bernard Pecqueur, (2009), « La culture comme ressource territoriale spécifique »,  ResearchGate, p. 8, En ligne : https://www.researchgate.net/publication/281252712_La_culture_comme_ressource_territoriale_specifique (consulté le 5 avril 2018).

[21] Allen J. Scott.  « Le concept de carrière et son évolution récente ».  Partie 2: Les échelles spatiales de la créativité.  Carrières du cirque et carrières artistiques. Sous la direction de Diane-Gabrielle Tremblay.  Vidéo (durée : 11 :56 min.).

[22] K. R. Kunzmann,(2004). « Culture, Creativity and Spatial Planning ». Town Planning Review, 75(4), p. 384.


Tous droits réservés. ©  Caroline Houde.  2018.

6 réponses à “Les arts et la culture au service du développement territorial”

  1. Anita

    Merci, Caroline, tu as mis le doigt sur le bobo! C’est exactement ce qui se passe dans la région. Dans ton article tu donnes le goût de continuer de persévérer et as travaillé, car il y a beaucoup de travail à faire. Ça donne l’idée de se rassembler, de s’unir pour démontrer qu’ensemble nous pouvons réussir à ouvrir les esprits, sensibiliser, conscientiser, ouvrir les yeux, semer une graine, mettre au monde des esprits qui n’ont pas idée que s’est important pour le développement économique d’une petite municipalité… surtout quand tu as le potentiel et des gens prêts à s’impliquer pour le réaliser. Merci pour ton article!

    Réponse
    • Caroline Houde

      Bonjour Anita! Merci beaucoup pour ton commentaire, c’est toujours très apprécié! Si cela inspire qu’une seule personne quelque part, je serai contente. Un pas à la fois comme on dit. 😉
      Je me prépare à l’envoyer dans l’infolettre avec l’annonce de la conférence sur Médard Bourgault en même temps. 😉

      Réponse
  2. mjlebelartiste

    Je suis une artiste en région, membre de l’Atelier de l’Île de Val-David. L’Atelier existe depuis 43 ans. Des artistes de renom y ont laissé leurs marques. Nous sommes dans un moment critique du point de vue financier. Votre article me donne des filons à exploiter pour notre argumentaire face aux instances publiques et aux mécènes potentiels. Je vous remercie aussi pour la rigueur que avez dans vos textes. J’apprécie toujours vous lire.

    Réponse
    • Caroline Houde

      Bonjour Marie-Josée, un gros merci à vous pour vos commentaires, c’est très apprécié. Je suis seulement allée à deux reprises à Val-David, mais j’ai eu un gros coup de cœur pour cette endroit absolument magnifique. Tellement que la semaine dernière, je disais à quelqu’un que je me verrais bien y vivre dans quelques années…sait-on jamais! 😉 Donc, votre commentaire me touche encore plus. En effet, il serait très dommage que la région perdre cet atelier et j’espère que les pouvoirs publics et la population vont comprendre qu’il importe de conserver ses lieux bien vivants puisqu’ils sont bénéfiques pour la région à plusieurs niveaux. En tout cas, merci beaucoup de vous impliquer dans cette cause, c’est précieux! Si cela vous intéresse, il y a des sources qui seraient certainement utiles pour construire votre argumentaire à la fin du texte (qui lui, est très résumé pour le blogue). On retrouve aussi assez facilement plusieurs publications des personnes citées dans le texte sur internet. Toutefois, plusieurs publications sont uniquement accessibles via les bases de données telles qu’Érudit, CAIRN, etc. Au cas, il est possible d’accéder à ces bases de données en s’abonnant gratuitement à la BANQ numérique: http://numerique.banq.qc.ca/ En espérant que ça puisse vous aider. Et je suis très intéressée à connaitre la suite… 🙂 Au plaisir!

      Réponse

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