Formation, coaching et consultation en gestion artistique et culturelle

Les carrières nomades dans les secteurs artistiques et culturels

Dans sa dimension proprement « professionnelle », la notion de carrière renvoie généralement à une réussite passant par la réalisation d’un parcours standardisé, de poste en poste et ce, dans une progression hiérarchique dûment formalisée.[1]  Ce modèle de carrière est par ailleurs, souvent associé à une plus grande sécurité d’emploi.

Or, il en va habituellement autrement dans les milieux artistiques et culturels. En effet, de nombreux créateurs et travailleurs culturels développement plutôt des modèles de carrières que l’on dit « nomades » (« boundaryless »).  Mais qu’est-ce qu’une carrière nomade et quels en sont les principaux enjeux?

La plupart du temps, ce type de carrière se caractérise notamment par une succession de contrats temporaires, une alternance de périodes chômées et travaillées, des reconversions, du travail à la pige, etc.   D’ailleurs, le travail en « freelance » représente un statut particulièrement fréquent dans les domaines artistiques. Si certains deviennent travailleurs autonomes par choix, d’autres acceptent surtout de travailler à la pige par dépit ou en conservant un emploi salarié en parallèle. Enfin, une carrière nomade se définit par le fait qu’elle est gérée par l’individu lui-même, indépendamment des organisations pour lesquelles il peut travailler.[2] 

Ainsi, les trajectoires des nomades sont fortement diversifiées et paraissent parfois décousues, comme s’il s’agissait d’une juxtaposition de vies professionnelles bien distinctes.[3]   Selon l’auteure et chercheuse en gestion Anne-Françoise Bender, les personnes aux trajectoires nomades « accumulent des expériences variées et singulières qui les amènent à développer un comportement et des compétences qui leur sont propres ».[4]  Ce type de parcours favoriserait même une capacité à innover et une propension à trouver des solutions créatives à des problématiques rencontrées. 

Un secteur professionnel parmi les plus incertains

D’emblée, on retrouve peu d’emplois stables dans les secteurs artistiques et culturels.  Généralement, les emplois les plus stables pour les artistes et les travailleurs culturels se trouvent dans de grandes organisations culturelles comme les orchestres symphoniques, les opéras, les conservatoires, les musées, etc.  Malgré tout, ces organisations recrutent de plus en plus pour des contrats à court terme.[5]  Cela amène les créatifs à migrer d’un projet à l’autre, souvent dans des environnements incertains

Ces changements de métiers ou de statuts fréquents et parfois même radicaux nécessitent une importante réflexion sur soi.  Idéalement, ce travail introspectif doit déclencher l’énergie et la volonté nécessaires pour acquérir de nouveaux savoir-faire et pour développer son réseau de contacts. [6]  Dans son bilan du modèle de coordination de la formation continue en culture, l’organisme Compétence Culture souligne d’ailleurs que « les compétences recherchées ne sont pas déterminées par l’offre et la demande de produits ou de services, mais se révèlent dans l’action par la faculté de chacun à répondre à l’appel du risque. »[7]  En d’autres mots, « l’accent est placé en particulier sur la capacité d’adaptation et d’apprentissage, pour faire face à de nouvelles situations de travail. » [8]

Source: GIPHY

 

Les stratégies utilisées par les nomades

De façon générale, les parcours nomades mobilisent davantage différents Knowing ou compétences de carrières (en particulier identitaires et relationnelles) que les carrières organisationnelles classiques.[9]  On retrouve trois principales catégories de stratégies utilisées par les artistes et les travailleurs culturels pour le développement de leurs carrières :

  • Le knowing-whom

Dans un premier temps, il y a le recours aux réseaux (le Knowing-whom).  Dans des environnements incertains, un réseau de qualité peut fournir de nombreux appuis.[10] Toutefois, il importe également de savoir intéresser les autres à nos projets (donc, savoir vendre, ce qui entre dans la catégorie suivante : le knowing-how). Comme le souligne Anne-Françoise Bender, il ne suffit pas d’exploiter un réseau de contacts déjà existant pour faire évoluer une carrière, il faut aussi veiller à créer de nouvelles relations, tout en étant ouvert aux autres et à leurs réalités.[11]  

Source: GiPHY

  • Le knowing-how

L’autre stratégie utilisée par les nomades consiste à acquérir des compétences professionnelles (le Knowing-how).[12]  Toutefois, « c’est avant tout la capacité à transposer les compétences détenues et à faire de nouveaux apprentissages qui est importante. » [13] Dans tous les cas, on ne saurait trop insister sur l’importance de détenir plusieurs cordes à son arc pour réussir dans les domaines créatifs.

  • Le knowing-why

Enfin, les nomades utilisent également la stratégie consistant à « mettre en sens » leurs expériences et à se construire une image de soi réaliste (le Knowing-why).[14]  Cette stratégie renvoie souvent à un fort désir d’autonomie et un refus d’être « catégorisé » dans une voie professionnelle.[15]  Il s’agit également de la capacité à se consacrer à des projets participant au renforcement de sa propre identité.

Les personnes aux trajectoires nomades ont ainsi tendance à rechercher des environnements congruents avec leur personnalité (besoins, valeurs, image de soi..).  Si la congruence est atteinte, la volonté de poursuivre une carrière dans un environnement particulièrement incertain s’en trouve accrue.[16] Cette congruence aide par ailleurs à traverser les obstacles et difficultés susceptibles de se présenter en cours de carrière. Bref, l’épanouissement personnel occupe une place prépondérante dans la stratégie de développement de carrière de plusieurs nomades.

Encourager la culture entrepreneuriale chez les créateurs

Tout comme le soulève le sociologue de l’art Pierre-Michel Menger, je crois également que les artistes et les travailleurs culturels seront de plus en plus amenés à développer des compétences entrepreneuriales et de gestion de projets (et d’équipes) pour consolider leur situation professionnelle.  Notamment dans le but de tirer des revenus de leurs pratiques (mais pas que), les créatifs dépendent non « seulement de leurs compétences, de leur talent et de l’énergie consacrée à leur carrière, mais aussi de la manière dont ils exercent leurs fonctions organisationnelles et entrepreneuriales ». [17] C’est d’ailleurs en ce sens que s’orientent mes projets actuels : l’encouragement et la stimulation d’une culture entrepreneuriale dans les secteurs des arts et de la culture.

Source: GIPHY

Même si nous entendons surtout parler de « gestion de carrière » dans ces secteurs, je préfère personnellement parler d’entrepreneuriat artistique et culturel. Certes, il importe de savoir gérer sa carrière, mais selon moi, la notion d’entrepreneuriat englobe beaucoup plus d’aspects à considérer (entre autres au niveau des attitudes) que la gestion à elle seule, même prise au sens large.

Rappelons-nous qu’un entrepreneur est d’abord quelqu’un sachant percevoir, identifier, sélectionner et exploiter une opportunité pour ensuite la mettre en œuvre et la concrétiser, qu’il s’agisse d’une organisation, d’une création artistique ou de tout autre projet (événement, etc.). Ainsi, un artiste ou un travailleur culturel peut entreprendre pour son propre compte, pour celui d’une entreprise, d’un organisme ou même, pour son milieu social.  Dans tous les cas, il peut même le faire en tant que bénévole.

Considérant les contextes actuels, mais aussi, les défis et les enjeux des carrières nomades dans les secteurs créatifs, il m’apparait essentiel d’encourager et stimuler une culture entrepreneuriale adaptée aux domaines artistiques et culturels.  D’abord, nous avons vu qu’un grand nombre de nomades sont aussi des travailleurs autonomes. Ils sont par conséquent considérés comme des entreprises individuelles d’un point de vue fiscal et juridique.  Pour s’assurer des revenus dans un avenir plus ou moins rapproché (donc, un minimum de sécurité), ces derniers doivent forcément cultiver des attitudes entrepreneuriales (pas seulement des compétences en gestion). Il va de soi qu’avant même de penser à gérer une carrière (ou un projet), il faut d’abord l’entreprendre.  Or, c’est souvent à ce niveau que j’observe un grand nombre de blocages.  Un des problèmes se situe dans le fait qu’une carrière en création se construit notamment d’une suite de projets ayant été réalisés au fil du temps. Ainsi, un artiste qui éprouve des difficultés à entreprendre certaines actions pour atteindre ses objectifs aura forcément du mal à développer une carrière épanouissante. 

Certes, je soutiens qu’acquérir des notions en gestion demeure primordial, mais cela ne suffit pas. Une culture entrepreneuriale en art doit être plus encouragée, voire stimulée. À mon avis, c’est l’ensemble du milieu artistique qui en bénéficierait puisque le dynamisme des différents marchés des secteurs créatifs et la qualité du développement culturel y sont directement liés.  Enfin, vous conviendrez qu’avec ce que nous vivons en ce moment, notre milieu a particulièrement besoin d’artistes et de travailleurs culturels entreprenants (chacun à sa façon et dans la mesure de ses moyens), afin de se remettre au mieux de la crise actuelle.


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Sources:

[1] Nathalie Heinich, « Peut-on parler de carrières d’artistes? Un bref historique des formes de la réussite artistique », Cahiers de recherche sociologique, Art, artistes et société, sous la direction de Jean-Guy Lacroix, no 16, printemps 1991, p. 43.

[2] Pralong, Jean, et Marie Peretti-Ndiaye. « Les cadres devraient-ils être « nomades » ? Scripts de carrière et qualité de carrière de cadres français », Revue française de gestion, vol. 260, no. 7, 2016, pp. 91-109.

[3] Loïc Cadin, Anne-Françoise Bender et Véronique de Saint Giniez, « Au-delà des frontières organisationnelles, les carrières nomades, facteurs d’innovation », Revue française de gestion, no 126, 1999, p. 63.

[4] Anne-Françoise Bender et al., « Carrières nomades et compétences émotionnelles », Revue de gestion des ressources humaines 2009/3 (N° 73), p. 20-21.

[5] Pierre-Michel Menger, « Artistic Labor Markets and Careers », Annual Review of Sociology, vol. 25, 1999, p. 546.

[6] Loïc Cadin, Anne-Françoise Bender et Véronique de Saint Giniez, « Au-delà des frontières organisationnelles, les carrières nomades, facteurs d’innovation », Revue française de gestion, no 126, 1999, p. 63.

[7] Compétence Culture, « Bilan du modèle de coordination de la formation continue en culture 2017-2018 », Avec la collaboration d’Emploi-Québec et du Ministère de la Culture et des Communications, p. 3.  En ligne : https://competenceculture.ca/_perfectionnement/_perfectionnement-le-modele-de-competence-culture/

[8] Anne-Françoise Bender et al., « Carrières nomades et compétences émotionnelles », Revue de gestion des ressources humaines 2009/3 (N° 73), p. 20-21.

[9] Anne-Françoise Bender et al., « Carrières nomades et compétences émotionnelles », Revue de gestion des ressources humaines 2009/3 (N° 73), p. 21.

[10] Loïc Cadin, Anne-Françoise Bender, Véronique de Saint Giniez et Judith K. Pringle, « Carrières nomades et contextes nationaux », Gestion des ressources humaines, no 37-38, 2000, p. 86. 

[11] Anne-Françoise Bender et al., « Carrières nomades et compétences émotionnelles », Revue de gestion des ressources humaines 2009/3 (N° 73), p. 21.

[12] Loïc Cadin, Anne-Françoise Bender, Véronique de Saint Giniez et Judith K. Pringle, « Carrières nomades et contextes nationaux », Gestion des ressources humaines, no 37-38, 2000, p. 87. 

[13] Anne-Françoise Bender et al., « Carrières nomades et compétences émotionnelles », Revue de gestion des ressources humaines 2009/3 (N° 73), p. 21.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Loïc Cadin, Anne-Françoise Bender et Véronique de Saint Giniez, « Au-delà des frontières organisationnelles, les carrières nomades, facteurs d’innovation », Revue française de gestion, no 126, 1999, p. 59.

[17] Pierre-Michel Menger, « L’art analysé comme un travail », Idées économiques et sociales 2009/4 (N° 158), p. 25. 

5 réponses à “Les carrières nomades dans les secteurs artistiques et culturels”

  1. Céline

    Bonjour, merci pour cet article très intéressant !
    C’est drôle parce que j’ai lancée mon entreprise individuelle en danse swing et je l’ai nommée « Swing Nomade » dû au fait que je ne suis pas une école avec pignon sur rue… j’ai choisi de me déplacer pour offrir mes services.
    Je viens donc de découvrir grâce à vous un nouveau sens à ce mot « nomade » 🙂

    Réponse
    • Caroline Houde

      Bonjour Céline,
      Un grand merci pour ce commentaire et surtout, pour me faire découvrir Swing Nomade! 🙂

      Je dois avouer que la première fois que j’ai entendu parler du concept de carrière « nomade » dans un contexte de gestion des ressources humaines, j’ai également découvert un nouveau sens à ce mot. 😉

      Encore merci et belle journée!

      Réponse
  2. johanne maheux

    Article très intéressant ! merci !

    Johanne Maheux

    Provenance : Courrier pour Windows 10

    ________________________________

    Réponse

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